Pour notre promenade d’automne, nous avions opté pour un circuit court, les trois sites que nous visitions (Moncé, Baigneux et Courcelles) étant proches les uns des autres, les deux derniers situés dans la même commune.
Alain Godillon organisait au Moulin de Moncé, lieu du rendez-vous, le café d’accueil avant la visite du moulin.
Corinne Piette et Hervé au Moulin de Baigneux préparaient la logistique du pique-nique au bord du Loir.
Michel Gourivaud, dans ce site bien particulier qu’est Courcelles, s’occupait du « quatre-heures »… après une séance d’archéologie industrielle.
Ci-dessous, un peu d’histoire et quelques photos de cette belle journée ensoleillée, à laquelle étaient invités nos amis des Moulins de Touraine, dont une quinzaine présents.

Quelques photos…

Rendez-vous au Moulin de Moncé, à Saint-Firmin-des-Prés.
Séparé de l’habitation aménagée dans l’ancienne ferme voisine du moulin, le moulin a fait l’objet en 2015 d’une importante tranche de travaux avec l’aide de la Fondation du Patrimoine : toitures, revêtement des façades, rénovation des boiseries de la halle de la roue.
La roue Poncelet, à armature métallique, était dégarnie de ses aubes depuis plusieurs années, mais les planches de chêne nécessaires avaient été livrées, Alain prévoyant sa réfection depuis longtemps.
Un long travail de patience commençait : si les aubes pourries avaient été cassées ou arrachées, les lames métalliques qui les maintenaient sur toute leur largeur ainsi que les 864 boulons étaient restés en place. Le meulage des boulons fut suivi d’une fastidieuse opération de grattage du calcaire sur le squelette métallique.
La roue devait tourner pour le jour de la promenade !
Alors, Alain « rusa » un peu… Chaque aube, profonde de 108 cm, se compose de six planches. Pas de transmission ni de meules à entraîner, trois planches seulement par aube devraient suffire pour la faire tourner : 50 % de temps gagné !
Pari tenu, le 23 septembre la roue tournait. Depuis, les trois autres planches (enfin 3 fois 48, soit 144 quand même !) ont été fixées et le montage complet est terminé.
Prochaine et dernière étape : rétablir la liaison entre la transmission du rez-de-chaussée et les deux paires de meules à l’étage, le mécanisme de levage des meules pour leur rhabillage et le mécanisme du treuil à sacs.
Après la visite du Moulin de Moncé et une belle photo de groupe, vers midi nous partons à quelques kilomètres de là pour le Moulin de Baigneux à Lignères.

Peu d’entre nous connaissaient Baigneux, Corinne et Hervé étant membres assez récents dans notre association. À l’origine, ce moulin se composait de… deux moulins presque jumeaux. Le moulin à grain a survécu le dernier. Depuis longtemps, un coursier est vide, une roue a disparu et le bâtiment de gauche est devenu habitation. Le moulin démonté était un moulin à tan.
Le moulin restant est doté de deux paires de meules et mériterait une réparation de la roue à axe en bois, car transmission et meules sont encore en place avec leurs accessoires au complet.
Les vannages sont en parfait état ainsi que le seuil au travers du Loir. Ces travaux en rivière ont été refaits en 2002 par la commune de Lignères, propriétaire auparavant. La « coupure » que l’on voit sur la photo au milieu du seuil correspond à une passe à anguilles installée lors de cette réfection.
Actuellement, de gros travaux de réparation du gros œuvre du bâtiment sont en cours, car la rivière commençait à fouiller les fondations ! Quatre-vingt trois tonnes de béton ont été injectées à la base des murs pour les consolider. Cette restauration a été réalisée avec l’aide de la Fondation du Patrimoine pour les travaux visibles.
Le « réfectoire » était préparé au bord du Loir sous les arbres, car le soleil était là !

La halte fut longue, car l’apéritif à bulles servi par Hervé était… comme il faut, les paniers des visiteurs bien garnis.
Il est joli ce Moulin de Baigneux… Merci Corinne, merci Hervé.
Nous vous enverrons d’autres photos lorsque la façade en travaux sera débarrassée des échafaudages.

L’après-midi avançant, nous partîmes goûter presque à côté, à Courcelles, chez Michel Gourivaud.
Le moulin de Bas-Courcelles, connu dès 1335, est alors un moulin à blé.
En 1430, un bail est conclu avec un nouveau locataire, incluant le moulin à blé de Fréteval situé un kilomètre en amont. Leur sort sera lié pendant quatre siècles !
En 1778, le nouveau propriétaire se voit accorder un privilège pour exploiter des mines de fer dans le comté de Dunois (Châteaudun). Les deux moulins deviennent usine métallurgique sous son autorité.
Depuis l’Antiquité, la forge est une industrie répandue en Vendômois. Sous la Révolution, on dénombre une trentaine de sites d’extraction de fer dans un rayon de vingt kilomètres autour de Fréteval.
En 1868, les moulins sont vendus séparément. Fréteval a de multiples repreneurs : Génevée, de Dietrich, Chenesseau, et restera une fonderie jusqu’à la fin du XXe siècle.
Courcelles aura une existence agitée.
En 1868, les nouveaux propriétaires transforment la fonderie… en usine à papier.
La chute d’eau qui représente une force brute de 60 à 70 chevaux n’était plus utilisée.
En 1870, les nouveaux locataires sont autorisés à utiliser la chute pour faire tourner l’usine et demandent une révision du règlement d’eau.
Mais en 1873, faillite ! Le repreneur pour des raisons financières demande de différer la construction d’un nouvel ouvrage jusqu’en 1874.
En 1875, changement de direction. M. Jules Vaissier, directeur de la papeterie de Vendôme reprend l’exploitation de Courcelles. Il relève l’affaire.
1894 : Jules Vaissier transmet l’exploitation à son frère Édouard Vaissier qui en était déjà le directeur général.
1921 : Édouard transmet les trois usines du groupe de papeterie : Marnay près d’Azay-le-Rideau, Vendôme et Courcelles, à son gendre Georges Caron.
1931 : Crue du Loir. L’administration met en demeure le propriétaire de la papeterie de modifier le vannage.
Nous perdons le fil de l’histoire pendant quelques années…
La gestion devient chaotique après guerre, des modifications de raisons sociales se succèdent… Les problèmes d’entretien du vannage sont récurrents :
1957 : une vanne est emportée par le courant.
1967 : une vérification des vannes par l’administration entraîne un rappel à la Société des Cuirs Bruts (locataire ?) demandant la réparation d’un vannage défectueux.
1965 : La Compagnie Française des Industries de Bureau -est-ce la suite de la papeterie ?- cesse son activité à Courcelles
1969 : liquidation de la CFIB, propriétaire de Courcelles, devant un notaire de Vendôme.
1975 : l’usine est signalée abandonnée… et le problème des vannes toujours pas réglé.
À la suite d’un jugement rendu contre la CFIB en décembre 1980 -on peut penser que 10 ans d’abandon n’ont rien arrangé !- un repreneur, M. Roger Jouanneau, achète le site en totalité en juin 1981 et le revend ensuite en lots successifs.
C’est ainsi que Michel Gourivaud devient propriétaire d’une partie de l’ex-usine à papier en 1993, puis de la totalité de l’usine en 2003. Laissons-lui la parole :
« Charentais d’origine, j’ai toujours été attiré par l’eau. Quand j’habitais la région parisienne, j’étais mordu de pêche, c’est ce qui m’a amené à chercher un site de pêche au bord du Loir. Et comme je suis électricien, la possibilité d’une production électrique avec la turbine restante ou une autre m’a intéressé. Voilà pourquoi je suis là.
J’ai lancé les démarches nécessaires auprès de la DDEA Blois, qui m’a confirmé mon droit d’eau en 2009, mais en précisant que l’autorisation de mise en service ne sera délivrée que si l’ouvrage est exploité conformément à son règlement d’origine : l’origine, c’est l’arrêté préfectoral du 31 août 1870 datant de la création de la papeterie ! Entre les modifications intervenues et les ouvrages abandonnés, ce non-entretien ayant amené le Syndicat du Loir à installer en 1978 un clapet de décharge automatique dont il est propriétaire et qui n’a pas été conçu en fonction du turbinage de l’usine… ce n’était pas gagné ! Mais un clapet automatique, ça tombe en panne aussi, il a été en panne en position basse pendant plusieurs mois, avant que le SIERAVL trouve le budget nécessaire pour sa réparation. Le Loir se vidait en amont entraînant un fort mécontentement des riverains. Le SIERAVL l’a réparé début 2016.
La grande cheminée dont il ne reste qu’une partie a été construite en 1903, sous le mandat d’Édouard Vaissier, peut-être signe de la présence d’une machine à vapeur. Elle était entourée de plusieurs petits bâtiments en mauvais état que mon prédécesseur a fait abattre.
Il reste encore dans l’usine une turbine Kaplan datant du début du XXe siècle. Accouplée à une génératrice de 30 kW par mon prédécesseur, cette installation fonctionnait encore lors de mon arrivée.
Il paraît qu’il y a eu six autres turbines plus petites, installées au XIXe siècle. Elles ont disparu, peut-être remplacées par la machine à vapeur montée en 1903 ? Il en reste une ici, couchée dans l’herbe, de marque inconnue.
Voyez comme on change… j’étais mordu de pêche, ici je ne pêche plus. J’ai jeté deux ou trois fois une ligne… et je me suis endormi dans mon fauteuil. Pourtant ici, il y a du poisson : ablettes, goujons, gardons, mais aussi des carnassiers : perches, sandres et brochets. »
Après une promenade sur la longue passerelle au-dessus du déversoir construite vers 1920, pour que les piétons traversent le Loir afin d’accéder à des jardins ouvriers situés autour de l’usine, et une visite du bâtiment abritant la turbine Kaplan survivante, nous nous attablons devant nos copieux desserts.
L’après-midi est bien avancé et nos amis tourangeaux ont de la route à faire…

N.-B. L’historique de Courcelles m’a obligé à faire des « emprunts » à l’article paru dans notre revue n° 16, sous la plume de Dominique Gille et Nicole Fiot. Je les en remercie.
Jean-Pierre Rabier